LES MASQUES
Les masques tshokwe
Un masque tshokwe n'est pas un objet. C'est un rôle, un rang, un moment. Il existe deux familles de masques : ceux des danses et des réjouissances populaires, et ceux du Mukanda, l'initiation des garçons.
Mwana Pwo

Masque Mwana Pwo, Tshokwe. Photo ©MRAC, sous licence.
Famille : masque de danse
Mwana Pwo est le plus connu des masques tshokwe. Il symbolise l'ancêtre féminin.
C'est un homme qui le porte, en costume de femme, avec une poitrine postiche, une jupe de cotonnade et une lourde ceinture perlée en forme de croissant. Ses mouvements sont délicats, presque immobiles. Par la danse, Pwo enseigne aux femmes la grâce des manières, et apporte la fécondité à ceux qui la regardent. Elle danse parfois avec une statuette d'enfant porté sur le dos.
Chaque Mwana Pwo est un portrait. Les sculpteurs disent s'inspirer des traits de femmes réputées pour leur beauté — c'est pourquoi les coiffures et les tatouages varient d'un masque à l'autre. Pwo peut être le portrait secret d'une femme aimée, ou celui d'une ancêtre du sculpteur.
Sur les masques les plus anciens, les scarifications sont toujours représentées, belles et régulières, tout comme les dents taillées en pointe, autrefois signe de beauté.
Pwo a aussi un caractère versatile. Dans les spectacles ouverts à tous, elle peut jouer la comédie et faire la satire des mœurs.
Tshihongo (aussi écrit Cihongo)

Masque Tshihongo, Tshokwe. Photo ©MRAC, sous licence.
Famille : masque de danse · cérémonies royales
Tshihongo est le masque masculin de la puissance et de la richesse. Il incarne l'esprit d'un notable censé apporter la prospérité à toute la communauté.
Il est lié à la chefferie : traditionnellement, seul un chef ou un fils de chef pouvait le porter. On ne le voit pas aux rites de circoncision, mais aux cérémonies royales.
Son visage n'est pas réaliste, il est accentué : un menton et une barbe traités en disque horizontal, de grands yeux qui semblent fermés, un nez fin et pointu au-dessus d'une bouche large. Au sommet du crâne, parfois, un bandeau orné de cauris.
Ce que dit Tshihongo est une définition du pouvoir. La richesse du chef n'est pas ce qu'il garde : c'est ce qu'il fait circuler. Sa réussite se mesure au ventre plein de ses sujets.
KATOYO

Masque Katoyo, Tshokwe, Angola. Photo © Galerie Bruno Mignot.
Famille : masque de danse
Katoyo, c'est l'étranger. Et plus précisément : c'est le colon.
Quand les Européens arrivent sur les terres tshokwe, une question traverse les villages. Pourquoi ?
Pourquoi traverser une mer, parcourir des milliers de kilomètres, pour arriver dans un pays où la malaria vous prend, où le soleil brûle la peau, où le corps ne tient pas ?
Qui est cet homme qui veut pénétrer nos terres et croit pouvoir emporter notre culture ?
Les Tshokwe n'ont pas répondu par un discours. Ils ont sculpté un masque.
Katoyo, c'est ce visiteur tel qu'ils l'ont vu : épuisé, en haillons, la peau brûlée par des heures de soleil, la moustache en désordre, la moitié des cheveux partie, les dents perdues, vieilli trop vite. Un homme qui a l'air perdu au milieu de nulle part et qui ne sait pas retrouver son chemin. Quand il entre dans le cercle de danse, le village rit.
Mais le rire n'est que la première couche.
Pour ceux qui savent lire, Katoyo dit autre chose. Il dit : nous savons tout de lui. Les croix et les fusils qui apparaissent sur les objets tshokwe de cette époque ne sont pas des emprunts décoratifs — ce sont des prises. Les signes de puissance de l'étranger, récupérés, intégrés, retournés. Une fois ses pouvoirs absorbés, il n'y a plus rien à craindre. On peut rire.
C'est toute la position tshokwe face à la rencontre coloniale : ni le déni, ni la plainte. L'observation, la satire, et l'absorption de ce qui est utile. Le peuple qui avait su faire de l'étranger un parent a fait du colon un personnage de danse.
Interprétation établie d'après les travaux du Professeur Félix Kaputu : « Nous sommes venus conquérir la Belgique et confirmer l'occupation culturelle du monde occidental : Le Boomerang de la modernité recontextualisé, Buch, 2022.»
Autre lectures
Katoyo n'a pas une seule histoire, et c'est en soi un renseignement.
Selon les régions et les époques, le nom recouvre des rôles différents. Dans Qui sont les Tshokwe ?, le Prince Lambert Kandala Tshiyaze Musanya décrit un masque masculin, pendant de Mwana Pwo, parfois envoyé annoncer dans son village d'origine le décès d'une femme mariée ailleurs — une façon de faire passer la nouvelle sans déclencher de représailles entre deux familles.
D'autres traditions en font un masque-espion, chargé de recueillir des renseignements dans les villages et de retrouver les femmes tshokwe retenues en terres étrangères, en écho à l'enlèvement de Tembo, fondatrice du clan Kaita. Ces récits s'accordent sur un point : Katoyo circule, observe, et rapporte.
Un peuple réparti sur trois pays et bordé de seize voisinages ne raconte pas ses masques d'une seule voix. Nous publions ces lectures côte à côte plutôt que d'en élire une. C'est ainsi que le savoir se conserve.
Tshikuza (aussi écrit Cikuza)

Masque Tshikuza, Tshokwe. Photo ©MRAC, sous licence.
masque du Mukanda
Tshikuza domine. Sa tête peut dépasser un mètre de haut — il est visible de partout, avant même d’être là.
Il porte aux hanches et au cou des mwandji, écorces tirées d’un arbre appelé mulolwa. Son visage est terrible. Il avance toujours très lentement et mugit d’une manière qui glace le camp.
Il appartient au monde du mukanda, l’initiation des garçons. Pendant des semaines, parfois des mois, les jeunes quittent le village. Ils vivent ensemble, séparés des femmes et des enfants, et apprennent ce qui ne s’enseigne pas à l’école : la patience, l’endurance, le respect des anciens, la responsabilité d’un homme envers sa communauté.
C’est Tshikuza qui préside le Mukanda. Il est le symbole de la majesté des Grands Chefs tshokwe.
Là où Kalelwa protège, Tshikuza commande. Les deux vivent au camp de circoncision, et l’initiation a besoin des deux.
Ce que dit le mukanda tient en une phrase. On ne devient pas homme seul. On le devient entouré par des frères, par des anciens, et par des masques qui rappellent que la maturité n’est pas un âge, mais une responsabilité.
Kalelwa

Photo © Moehler Françoise pour Mutambi Arts & Culture
masque du Mukanda
Kalelwa est le protecteur des initiés.
On le reconnaît immédiatement : le visage noir, les yeux entièrement rouges, des cris qui terrifient. Il tient une machette dans une main et, dans l'autre, un fouet fait de branchettes fraîches. Il est si redouté que les autres masques eux-mêmes le craignent.
Mais cette violence apparente est au service des enfants. Kalelwa accompagne les initiés partout — à la chasse, à la pêche, jusqu'à la rivière où ils vont se baigner. Il représente les ancêtres qui veillent sur leur santé et leur bien-être pendant tout le temps du mukanda.
Et les feuilles de son fouet ne servent pas à frapper : elles servent de remède pour soigner les enfants, et tout particulièrement les jumeaux.
Un masque effrayant dont la fonction entière est de protéger : c'est une idée que la culture tshokwe n'a cessé de travailler. La force n'a de sens que si elle abrite quelqu'un.
Il existe beaucoup d'autres masques : Nalulele, Tshikungu, Kasha, Katwa, Mulonga, Tshihewu, Khanga, Ngulu, Nangue. Nous les publierons un par un.
Katshokwe laula, laula, laula! Bwa!



